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Quelques mots de Isaac Isitan, réalisateur

Je réalise des documentaires depuis plus de 30 ans, mais devant chaque nouveau sujet, je me sens comme un étudiant, je recommence mon apprentissage, je découvre de nouvelles interactions humaines.

Mon influence majeure reste mon village natal, en Turquie. Les valeurs qui m’y ont été transmises me guident encore à ce jour à travers mes films.

Je suis né et j’ai grandi sur une ferme. Je n’ai jamais vu d’argent avant l’âge de 8 ou 9 ans. Mon village était autosuffisant. Les paysans s’échangeaient leurs récoltes et une entraide naturelle rapprochait les membres de la communauté. Ma mémoire est empreinte de ce mode de vie et le regard que je porte sur notre monde moderne reste teinté par cette recherche d’autonomie à tous les niveaux.

Lorsque je suis retourné en Turquie en 2001 pour tourner mon film l’Argent, les choses avaient bien changées. La Turquie, qui avait été l’un des sept pays autosuffisants de la planète ne pouvait plus, après dix-neuf plans d’ajustement structurels imposés par le FMI (quotas, dumping de blé américain, de sucre européen, fermetures d’usines de transformation dans le secteur agro-alimentaire et le chômage qui s’en suit etc.), nourrir convenablement que 40 % de sa population. Est-ce qu’on peut appeler cela du progrès ?

Dans l’Argent, j’ai retracé le parcours de la Turquie mais aussi de l’Argentine, deux pays riches qui ont sombré dans une crise économique majeure à cause de leur endettement et où, dans le cas de l’Argentine à tout le moins, les citoyens ont trouvé un chemin innovateur pour sortir de la crise et réinventer l’économie, les monnaies locales. Celles-ci constituaient jusqu’à 40% de la masse monétaire en Argentine pendant la crise économique.

Lors de mon séjour en Argentine, j’ai vu aussi avec enthousiasme des millions de personnes manifester à l’unisson dans les rues de Buenos Aires au rythme des cuillères frappant les casseroles vides, j’ai vu se constituer sous mes yeux un pouvoir parallèle, ces assemblées de quartiers et les assemblées inter-quartiers remplaçant les gouvernements corrompus et déchus. Mon cœur a battu avec celui de tous les Argentins quand j’ai vu cette solidarité citoyenne faire tomber quatre présidents en un mois. Quand les gouvernements perdent leur légitimité, la rébellion devient nécessaire. C’est ce droit que les Argentins ont exercé en réinventant la monnaie et en occupant les usines abandonnées. Comme les femmes de la Brukman.

J’avais entendu parler des femmes de la Brukman avant mon départ. Ces couturières d’une manufacture de vêtements pour homme venaient (décembre 2001) de reprendre leur usine après que les patrons l’aient abandonnée sans laisser d’adresse. Elles avaient réorganisé le travail sur le modèle autogestionnaire, prenant toutes les décisions en assemblées et s’octroyant toutes le même salaire.

Deux mois après l’occupation de la Brukman, ces « ouvrières sans patrons » étaient déjà devenues l’emblème de l’Argentine démocratique. Avec l’appui des voisins, organisés en assemblées de quartier, elles avaient résisté à une première tentative d’expulsion et un comité de vigile avait été mis en place pour les protéger.

J’ai tourné avec elles ces premières heures, euphoriques tant l’enthousiasme et le soutien populaire étaient grands, mais angoissantes. Les patrons, le pire de la crise passé, avaient en effet décidé de poursuivre les travailleuses pour usurpation et ce malgré les accusations de fraude pesant contre eux-mêmes.

Rentré au Canada pour terminer le montage de L’argent, j’ai pu compter entretemps sur la collaboration de quelques équipes sur place, Carlos Broun et les camarades de Contrainagen ainsi que Roberto Leonardo, pour capter les moments-clés de l’histoire de ces femmes courageuses qui se battaient, tant sur le terrain légal que dans la rue, pour conserver leur gagne-pain et retrouver leur dignité dans le travail.

Puis, quand je suis revenu en 2005, après la victoire devant les tribunaux qui leur accordait la propriété des machines (mais non de l’édifice), j’ai vécu avec elles pendant deux mois et demie le quotidien de l’autogestion. J’ai vu comment cette expérience les avaient transformées, comment leur talents divers s’étaient exprimés dans la construction de cette entreprise et aussi comment leur pensée politique avait évolué. Pour ces femmes, que rien n’avait préparé à un tel destin, la vie ne sera plus jamais pareille.

Et puis maintenant ?

Après avoir exploré les initiatives pour une autosuffisance économique dans l’Argent, puis l’autogestion avec Les Femmes de la Brukman, je tourne chez moi, au Québec, un autre documentaire sur l’autosuffisance. Je me penche actuellement sur un petit village visionnaire qui a réussi à rompre avec l’exode rural grâce à sa créativité. Ses villageois ont mis de côté les solutions à la mode (congés fiscaux pour attirer les entreprises, etc.) pour miser sur leur intelligence collective et la solidarité et devenir une communauté autosuffisante.

Lorsque je vois tout le savoir-faire des individus et ce dans le monde entier, je ne peux que de rester enthousiaste. J’en aurais pour une autre vie encore à témoigner avec ma caméra qu’un autre monde est possible -celui qui exixtait pourtant il n’y a pas si longtemps dans mon village !

Isaac Isitan

 


ISCA